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Les Big Tech américains avertissent l'Europe : l'adoption de règles strictes sur les services cloud et l'IA pourrait coûter 115 milliards d'euros aux contribuables et à ses entreprises privées

Le , par Mathis Lucas

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Un lobby des Big Tech américains monte au créneau contre les initiatives européennes visant à renforcer la souveraineté numérique du continent. Dans un rapport récent, le groupe soutient que les mesures visant à réduire la dépendance à l'égard des fournisseurs étrangers pourraient peser lourdement sur les finances publiques et privées, atteignant potentiellement 115 milliards d'euros sur une décennie. Cet avertissement survient alors que certaines administrations et entreprises stratégiques européennes délaissent peu à peu les outils numériques américains. À la place, elles adoptent des solutions open source ou conçues en Europe.

L'Europe étudie plusieurs plans qui permettraient à terme au continent de réduire sa dépendance aux technologies étrangères, notamment américaines et chinoises. En juin 2026, la Commission européenne a dévoilé un plan visant à investir dans le cloud et l'IA afin de soutenir l'émergence de champions locaux tout en réduisant. Mais au pays de l'Oncle Sam, ces initiatives inquiètent les Big Tech, qui redoutent de perdre des parts de marché.

Le projet de loi de la Commission européenne sur le développement du cloud et de l’IA (Cloud and AI Development Act - CADA) vise à définir quatre niveaux d’exigences pour les services cloud, les organismes publics devant choisir un niveau pour chaque service qu’ils achètent, en fonction du risque encouru.

Les niveaux supérieurs imposent un contrôle plus strict sur la propriété des fournisseurs et le contrôle de leurs logiciels. L’ECIPE, un groupe de réflexion basé à Bruxelles, a récemment publié un rapport de recherche présentant une estimation des coûts de ces règles sur une période de dix ans. Il soutient que l’analyse d’impact de la Commission passe à côté d’une partie importante des coûts, notamment ceux liés à la réécriture ponctuelle des logiciels.

La CCIA (Computer & Communications Industry Association) a financé cette étude. Cette association est un groupe d'intérêts du secteur technologique qui compte parmi ses membres Amazon, Google, Intel, Cloudflare, Apple et Meta. L'étude remet en question le projet de loi CADA. La facture estimée par cette étude dépasse largement l'évaluation maximale de l'exécutif européen, qui avait situé cet impact financier à environ 18 milliards d'euros.

L'impact financier de cette législation selon les Big Tech américains

L’ECIPE estime que « les projets de souveraineté numérique de l'Union européenne (UE) pourraient engendrer des coûts colossaux s'élevant à 115 milliards d'euros », ce qui est environ 6,4 fois supérieur aux estimations de la Commission. Les coûts directs s’élèveraient à 33,3 milliards d’euros pour les services publics, et à environ 80 milliards pour les entreprises privées opérant dans les secteurs vitaux comme la banque, l'énergie et la santé.


Estimation de l'exposition économique cumulative liée au CADA par scénario de mise en œuvre, 2027-2036 (en milliards d'euros)

Toutefois, cette estimation de 80 milliards repose sur un scénario modélisé selon lequel les contraintes de souveraineté s'appliqueraient à un quart des charges de travail cloud du secteur privé, ce qui ne constitue pas une obligation déjà inscrite dans la législation. Le rapport souligne également que la réécriture de code et la restructuration logicielle constitueraient le principal poste de dépense, comptant pour 69 % de l'impact financier global.

Selon le rapport, la hausse des coûts récurrents liés au cloud représente environ 30 %. Les projets numériques reportés constituent les 2 % restants. Cela montre que la migration n’est pas une simple opération consistant à « copier-coller » et à ne plus s’en soucier. Il existe de nombreux cas où une application construite autour des services d’un fournisseur peut nécessiter la refonte de certaines de ses composantes pour s’adapter à un autre.

L'ECIPE a modélisé trois scénarios pour la période comprise entre 2027 et 2036. Le scénario « restreint » s'élève à 35,6 milliards d'euros, le scénario « intermédiaire » à 115 milliards d'euros et le scénario « large » à 233 milliards d'euros. Aucun de ces scénarios n'est toutefois présenté comme une prévision.

Critiques ciblées du projet de loi européen et retombées régionales

Les auteurs du rapport contestent l'article 31 du texte européen, estimant qu'il permettrait d'élargir les critères de souveraineté aux services privés essentiels. Le responsable des politiques de CCIA Europe, Mitchell Rutledge, a déclaré que « les États membres ne peuvent pas se fier aux estimations incomplètes de la Commission lorsqu'ils décident des exigences de souveraineté strictes du CADA pour les fournisseurs de cloud et d'IA ».


Ampleur de l'exposition économique du CADA par rapport aux principaux investissements technologiques de l'UE

D'après Mitchell Rutledge, « les contribuables et les entreprises paieront la facture, alors que l'évaluation officielle a omis 70 % de l'impact réel du CADA ». La CCIA préconise donc de renoncer aux exigences basées sur l'origine d'entreprise ou la nationalité au profit de garanties techniques axées sur les risques.

Dans le scénario intermédiaire, la moyenne européenne s’élève à environ 548 € sur 10 ans par personne active. L’Allemagne se situe à 396 €. Le Luxembourg affiche le montant le plus élevé, avec 1 711 €. De grands pays, comme l'Allemagne, la France, l’Espagne et l’Italie, appliquant déjà des règles nationales en matière de cloud computing à certains organismes publics, l’impact sur leurs coûts est donc moindre dans le modèle de l’étude.

Les petits pays disposant de peu d’offres locales aux niveaux les plus stricts pourraient finir par s’approvisionner auprès des grands marchés de l’UE à des prix plus élevés. L’ECIPE met en garde contre l’interprétation de ces écarts comme la preuve d’une cause unique. Cependant, le rapport est perçu comme une opposition déguisée à la décision de l'UE de réduire sa dépendance vis-à-vis des géants américains du cloud computing et de l'IA.

Les enjeux stratégiques et les contradictions des géants américains

Cette prise de position s'inscrit dans un contexte commercial particulier pour les hyperscaleurs américains. Alors que leur lobby sectoriel met en garde contre les régulations strictes, Amazon et Google développent leurs propres offres de cloud souverain pour répondre aux inquiétudes européennes en matière de souveraineté des données et de contrôle réglementaire. Amazon propose un cloud souverain européen, tout comme son raval Google.

Cette démarche leur permet de préserver leurs parts de marché face à la concurrence des acteurs européens. La contestation soulevée par la CCIA met en lumière une dynamique où les Big Tech défendent leurs intérêts commerciaux tout en proposant eux-mêmes des solutions estampillées comme souveraines.

Le rapport se présente comme indépendant et précise que les opinions exprimées sont celles de l'auteur. Il n'accorde aucune importance aux avantages en matière de sécurité ou de résilience et indique qu'il ne s'agit pas d'une analyse coûts-avantages exhaustive. La Commission considère que le recours excessif à des fournisseurs de services cloud non européens constitue un risque important pour l'autonomie numérique et la résilience de l'Europe.

La CCIA souhaite des règles moins strictes et des garanties de sécurité. Cependant, de nombreuses préoccupations demeurent. Les responsables européens sont inquiets quant aux mécanismes juridiques dont dispose Washington pour accéder aux données hébergées par les fournisseurs américains de services cloud. De plus, la politique étrangère du président Donald Trump a renforcé la méfiance des Européens vis-à-vis de leur allier de longue date.

L'UE veut maintenir une coopération avec les Big Tech américains

Le projet de l'UE en matière de souveraineté technologique est ambitieux, et son succès dépendra de divers facteurs. Selon les commentaires des analystes, le principal défi consistera à trouver un équilibre entre la nécessité d'une innovation rapide et le cadre réglementaire strict de l'UE. Si les réglementations sont indispensables pour protéger les consommateurs et garantir des pratiques éthiques, elles peuvent parfois freiner l'innovation.

Il ne s'agit pas d'une rupture brutale. Malgré cette volonté d'indépendance, plusieurs gouvernements européens estiment qu'une rupture totale avec la technologie américaine n'est ni réaliste ni souhaitable. La Commission prend d'ailleurs soin de souligner que ces nouvelles mesures ne visent pas spécifiquement les entreprises américaines, dans un contexte où le Parlement européen finalise un accord commercial controversé avec les États-Unis.

De plus, les entreprises américaines pourraient conserver un accès élevé au marché européen grâce aux accords existants sur la confidentialité des données et aux garanties mises en place par ces entreprises pour lutter contre les ingérences étrangères. La place qu'occupera le secteur technologique américain dans les secteurs sensibles de l'économie européenne dépendra finalement de la version définitive de la législation et de son application.

Sources : ECIPE, Cloud and AI Development Act (CADA)

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La CCIA estime que le projet de loi CADA pèsera lourdement sur les finances publiques et privées. Qu'en pensez-vous ?
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