Une nouvelle étude révèle qu'environ 28 % du budget logiciel des grandes entreprises sont dilapidés dans des mises à niveau non désirées. La majorité des dirigeants affirment pourtant que ces changements imposés par les fournisseurs nuisent à la performance ou à la fiabilité de leurs organisations. Faute de pouvoir de négociation et par crainte de perdre leur support technique, ces entreprises se sentent piégées et finissent par céder. Enfin, ce phénomène engendre des coûts récurrents considérables qui détournent le temps des ingénieurs et privent des domaines stratégiques, tels que l'innovation et la cybersécurité, de financements indispensables. Chaque année, les budgets informatiques des grandes entreprises subissent d'importantes pertes en raison de mises à niveau, de migrations et de changements de licences qu'elles ne défirent pas forcément. Une nouvelle enquête d'Origina, partenaire indépendant spécialisé dans la maintenance logicielle, estime ces pertes à environ 28 % du budget logiciel des grandes entreprises, soit en moyenne près de 12,9 millions de dollars par an.
En d'autres termes, près de 30 % du budget logiciel sont absorbés par des initiatives imposées par les fournisseurs au détriment de l'innovation et de la cybersécurité. Les DSI, choqués par le montant exorbitant des factures logicielles récentes, devraient se demander comment ils en sont arrivés là. Ces ajustements « forcés » visent avant tout à satisfaire les priorités financières des fournisseurs plutôt que les besoins réels de leurs clients.
L'enquête a été menée par Censuswide pour Origina auprès de 2 018 responsables informatiques aux États-Unis et au Royaume-Uni. Le fondateur et directeur général d'Origina, Tomás O'Leary, résume la situation difficile dans laquelle se trouvent les responsables informatiques : « quand l'alternative à une mise à niveau non désirée est la perte du support sur les systèmes dont dépend la société, dire oui est souvent une réponse rationnelle ».
Dégradation des performances et gaspillage d'équipements
Le PDG Tomás O'Leary a déclaré que ce problème était largement généralisé et s'appliquait également à d'autres régions, les entreprises plus anciennes disposant de piles technologiques plus ancrées étant confrontées aux plus grands défis. Origina appelle cela la « taxe logicielle », mais contrairement à la plupart des taxes, celle-ci s'accompagne d'un « avantage » supplémentaire : elle risque d'aggraver l'état des systèmes informatiques.
L'enquête a visé les entreprises comptant au moins 10 000 employés. Environ la moitié des personnes interrogées (1 011) sont originaires des États-Unis, les autres provenant du Royaume-Uni. Toutes travaillaient dans des entreprises dont le chiffre d’affaires annuel s’élève à au moins un milliard de dollars. Les mises à jour imposées dégradent même parfois les performances des outils internes. Voici les principales conclusions de l'enquête :
- 95 % des personnes interrogées ont déclaré avoir payé pour une mise à niveau imposée par un éditeur alors qu’elles s’attendaient à ce qu’elle détériore les résultats, tandis que 80 % ont indiqué que quitter un grand éditeur de logiciels perturberait considérablement leur activité ;
- 84 % ont indiqué que les ingénieurs seniors consacraient « toujours » ou « souvent » du temps à des modifications logicielles imposées par les fournisseurs plutôt qu’à l’innovation ou au développement axé sur l’activité ;
- 91 % ont déclaré avoir mis hors service du matériel parfaitement fonctionnel au cours des trois dernières années pour se conformer aux délais de prise en charge fixés par les fournisseurs, sacrifiant ainsi en moyenne 1,65 an de durée de vie utile restante ;
- le dernier changement imposé par un fournisseur a coûté en moyenne 12,87 millions de dollars aux entreprises des personnes interrogées.
Notons qu'Origina a un intérêt commercial dans ce débat : l’entreprise vend des services d’assistance indépendants pour les logiciels d’entreprise, offrant ainsi à ses clients une alternative aux contrats de maintenance et de mise à jour proposés par les éditeurs eux-mêmes. Néanmoins, ces résultats indiquent que de nombreux clients ont le sentiment de dépenser des millions pour suivre les priorités de leurs fournisseurs plutôt que les leurs.
L’ampleur même de cette « taxe logicielle » a surpris Tomás O’Leary, même s'il s’attendait à ce que les mises à niveau imposées par les éditeurs entraînent des coûts substantiels. « Les logiciels étaient censés améliorer les entreprises, et c’est le cas. Mais ils imposent aussi un coût caché aux entreprises, et ce coût est assez important. Je suis assez surpris, car nous savions que cela existait, mais nous ne l’avions jamais quantifié auparavant ».
L'impact négatif sur l'innovation et les projets stratégiques
Les changements imposés obligent les clients à sacrifier le travail qu’elles veulent réellement mener, notamment les projets d’IA dont les éditeurs de logiciels eux-mêmes n’ont cessé de clamer ces dernières années qu’ils étaient urgents. Interrogés sur la dernière fois où un projet d’IA ou de données a été retardé, suspendu ou annulé, 90 % des répondants ont indiqué que les coûts liés aux éditeurs y avaient contribué au moins modérément.
Pour James McGlennon, responsable des systèmes d'information chez Liberty Mutual, « ce n'est pas un coût ponctuel, mais un frein récurrent sur les capacités, et chaque année où cela se répète est une année où ces personnes ne travaillent pas sur des initiatives qui différencient réellement l'entreprise ».
Même si les clients peuvent être tentés de s'opposer frontalement à la prochaine mise à jour de leurs fournisseurs, beaucoup estiment apparemment ne pas avoir vraiment le choix. Environ 76 % d’entre eux ont déclaré disposer de peu de pouvoir de négociation face à leurs principaux éditeurs de logiciels.
Tomás O'Leary explique : « le marché a laissé à certains des responsables technologiques les plus expérimentés au monde peu de marge de manœuvre pour refuser, et ce coût se répercute sur les budgets, le temps consacré à l’ingénierie et l’innovation qui ne bénéficie jamais de financement ». Dans le même temps, les résultats de l'enquête suggèrent également que les responsables informatiques en ont de plus en plus assez de cette situation.
Les répondants appellent les législateurs à adopter des réglementations strictes. Environ 91 % d’entre eux se sont déclarés favorables à une législation qui accorderait aux clients de logiciels d’entreprise des protections comparables à celles dont bénéficient les locataires résidentiels de longue durée, tandis que 82 % ont soutenu des exigences en matière de maintenance logicielle similaires aux règles de l’UE sur la réparabilité du matériel.
Les fournisseurs de logiciels s'emploient à verrouiller leurs clients pour en trier un maximum de profits. Enfin, pour contrer ce déséquilibre des forces, des experts comme le professeur Marshall Van Alstyne recommandent aux responsables informatiques de « négocier la sortie avant de négocier l'entrée », en arrêtant à l'avance les conditions financières d'une éventuelle assistance à la migration dès les discussions initiales avec les éditeurs.
Source : rapport de l'étude
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