Une coalition d'entreprises technologiques européennes a annoncé à Berlin le lancement d'Euro-Office, une suite bureautique open source compatible avec les formats Microsoft, présentée comme une réponse directe aux dépendances numériques vis-à-vis des États-Unis. Trois jours plus tard, ONLYOFFICE, le logiciel dont le projet est un fork, accusait publiquement le consortium de violation de licence. Ce qui devait être un moment fondateur pour la souveraineté numérique européenne s'est transformé en une controverse juridique aussi révélatrice que gênante.Conférence de presse à Berlin, preview technique immédiatement publiée sur GitHub, première version stable annoncée pour l'été 2026 : l'annonce d'Euro-Office a été rodée pour faire effet. Le projet est soutenu par un consortium d'une douzaine d'acteurs européens (IONOS, Nextcloud, EuroStack, XWiki, OpenProject, Soverin, Abilian, OpenXchange, BTactic) et se positionne explicitement comme l'alternative souveraine à Microsoft Office pour les administrations publiques, les entreprises et les établissements d'enseignement.
Achim Weiss, PDG d'IONOS, a résumé la motivation du projet sans détour : « Avec les développements géopolitiques que nous avons observés ces dernières années, il existe un besoin évident d'une solution bureautique souveraine, fiable, pleinement compatible Microsoft et facile à utiliser en Europe. »
Le timing est délibéré. Le lancement intervient alors que de nombreuses organisations réévaluent leur dépendance aux plateformes bureautiques non européennes, non plus seulement sous l'angle du coût ou des fonctionnalités, mais de plus en plus sous celui du contrôle et du risque à long terme. L'Europe n'a pas attendu d'être frappée pour agir : elle a lu le Cloud Act américain de 2018, compris que les centres de données de Microsoft en Allemagne ne mettaient pas les données à l'abri d'une injonction judiciaire américaine, et en a tiré les conclusions.
Frank Karlitschek, PDG de Nextcloud, a formulé le diagnostic clairement : « L'Europe dispose des briques techniques depuis des années. Ce qui manquait jusqu'à présent, c'était une initiative pour les assembler en une solution cohérente et complète. Avec Euro-Office, nous ne partons pas de zéro ; nous prenons la responsabilité d'un élément vital de l'infrastructure numérique. »
Un fork, pas une création ex nihilo
Euro-Office n'est pas une suite bureautique conçue à partir d'une page blanche. Le projet est basé sur ONLYOFFICE, distribué sous licence AGPL, que le consortium présente comme un point de départ préférable à LibreOffice pour plusieurs raisons : une architecture plus moderne, des performances nativement web, et une interface plus proche de celle de Microsoft Office, réduisant ainsi la courbe d'apprentissage pour les utilisateurs habitués à Word, Excel ou PowerPoint.
Le PDG de Nextcloud a été direct sur ce point : « LibreOffice a 35 ans et n'est plus le plus innovant ni le plus fluide. Cela se remarque aussi dans le navigateur. » Le consortium entend néanmoins maintenir une coopération avec Collabora (le dérivé web de LibreOffice), et envisage même d'intégrer certains composants Collabora dans Euro-Office à terme.
Techniquement, Euro-Office n'est pas une suite autonome au sens habituel du terme. C'est un composant d'édition de documents (traitement de texte, tableur, présentation) conçu pour être intégré dans d'autres plateformes comme Nextcloud Hub, Proton Drive, XWiki ou OpenProject. Il prend en charge les formats DOCX, XLSX, PPTX ainsi que les formats OpenDocument, avec coédition collaborative en temps réel.
Pourquoi ne pas avoir collaboré avec ONLYOFFICE plutôt que de le forker ? Le consortium répond directement sur GitHub : contribuer à ONLYOFFICE était « impossible ou fortement découragé », les pull requests n'étaient pas examinées, les instructions de compilation étaient cassées ou obsolètes, et le code contenait des blobs binaires et du code obfusqué. Une critique supplémentaire, géopolitique celle-là : la société derrière ONLYOFFICE est basée en Russie, un pays lourdement sanctionné par la plupart des nations européennes depuis l'invasion de l'Ukraine. Le projet note explicitement que « beaucoup d'utilisateurs et de clients exigent un logiciel qui ne soit pas potentiellement influencé ou contrôlé par le gouvernement russe ».
Pour rassurer, IONOS et Nextcloud ont indiqué avoir audité le code source, et affirment avoir réécrit les composants qui n'étaient pas disponibles en open source. « Nous pouvons répondre de notre version », a déclaré Karlitschek. Weiss a ajouté : « N'importe qui peut le vérifier lui-même. »
La contre-attaque d'ONLYOFFICE : une bombe juridique
Trois jours après l'annonce triomphale, ONLYOFFICE a publié une réponse cinglante. La société déclare que le projet Euro-Office utilise une technologie dérivée de ses éditeurs en violation de ses conditions de licence et du droit international de la propriété intellectuelle.
Le cœur de la controverse porte sur l'AGPL v3 et ses conditions additionnelles....
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FatAgnus,


La compatibilité avec les formats Microsoft (.docx, .xlsx, .pptx) est-elle une force ou un aveu d'échec : en calquant les standards propriétaires de Redmond, l'Europe ne renforce-t-elle pas, paradoxalement, la domination de ces formats ?